Mardi 10 janvier 2012
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17:00
D'après « Le Monde ilustré », paru en 1857
En 1857, un journaliste du Monde illustré s’insurge contre une mode exécrable, envahissante et obéissant selon lui à de
prosaïques impératifs économiques, consistant à offrir chaque premier jour de l’an depuis 1848, des chocolats aux formes improbables se parant d’emballages clinquants et faits de ce cette «
denrée collante et fadasse » osant se délayer dans du lait
Les événements de 1848 modifièrent foncièrement l'usage des étrennes. Aux dons élégants, choisis, précieux, que les hommes
reconnaissants envoyaient aux personnes qui avaient pu ou su leur être agréables ou utiles, succédèrent brusquement les expédients économiques. On cessa de s'adresser au bijoutier, au dépôt des
futilités en vogue, pour aller chez le confiseur avec une économie de 75 pour cent. Tel qui offrait jadis une bague, un bracelet ou un petit meuble d'art, envoya un sac de marrons glacés ou une
boîte de pralines. Les marchands de chocolat profitèrent tout particulièrement de la situation, vu le bon marché de leur denrée, et se manifestèrent en annonces et réclames
désordonnées.
Aimez-vous le chocolat ? Je suis du grand parti national qui l'exècre aussitôt après en avoir croqué l'équivalent d'un centimètre
cube. Le mal est fait aujourd'hui, et, lancés par la révolution de février, les chocolatiers ont pris, dans l'industrie parisienne, une place déplorable ! Connaissez vous rien d'absurde comme les
monuments ou objets divers dont ils croient orner leurs étalages ? Là, c'est l'arc de triomphe de l'Etoile – ou les chevaux de Marly – ou des potiches forme chinoise. Voilà un panier d'osier
galvano-plasté, ou... plastiqué (horreur !), rempli de fleurs... en chocolat ; est-ce assez ridicule ? Chez cet autre, le chocolat déshonore les formes divines de la Vénus de Milo, ou ridiculise
les traits bonasses de Béranger. J'ai vu hier un jeu d'échecs en chocolat ; Marie-Antoinette en chocolat ; un bracelet en chocolat ; une main élégante et fine qui avait eu la faiblesse de se
laisser mouler dans cette pâte noirâtre et grossière !
Et c'est, soyez-en sûr, seulement depuis mil huit cent quarante-huit, que le chocolat a pris ces développements furieux. Les
industriels qui le perpètrent sont aujourd'hui partout, dans les plus beaux endroits de la ville, avec leurs machines à haute et basse pression. Leurs roues, leurs cylindres, leurs engrenages
font un bruit qui ameute les flâneurs stupides devant les glaces dépolies contre lesquelles la vapeur broie un cacao de plus en plus envahissant. Cette lourde, indigeste, somnifère et abêtissante
denrée fait, d'années en années, de redoutables progrès, et, en outre, beaucoup de taches. Elle prend toutes les formes et tous les goûts pour s'introduire subrepticement dans toutes les
familles, survivant avec fureur à ces années 1848 et 1849, qui la rendirent un moment nécessaire, plus qu’économique.
Celte année surtout, il y a, de la part du chocolat, des roueries incroyables pour se maintenir ailleurs que dans les cuisines. Il
a pris des aspects politiques, religieux, artistiques, tout ! Sa pâte intrigante s'est coulée dans tous les moules, et si vous ne connaissez pas M. Ferdinand de Lesseps lui-même, le voilà à cet
étalage. A côté de lui, c'est une bulle, toujours en chocolat, qui ferme à clef ! Puis ce sont les lions de Barye, ces terribles modèles, originairement coulés dans le plus terrible métal, le
bronze. Peut-on, sans jeu de mots, voir rien de plus bête ?
La preuve que cette denrée collante et fadasse sait bien qu'elle est écœurante et qu'elle empâte avec une prompte satiété, c'est
qu'elle fait toutes sortes d'efforts pour se déguiser en autre chose. Elle se parfume à la vanille, au citron, au salep de Perse, ou à la menthe... une autre horreur ! Le chocolat fait même
semblant d'être au café, ou bien il se met en collaboration atroce avec le lait d'ânesse pour les poitrines faibles. Ajoutez tous les papiers, les clinquants, les faveurs, les cartonnages, les
déguisements, enfin, dont il s'affuble, espérant n'être pas reconnu.
Récapitulons : il se fait hanneton, buste ou praline, voilà pour la forme; premier déguisement. Il s'assimile, s'incorpore toutes
les saveurs, tous les goûts qu'il peut ; second déguisement. Il s'enveloppe de tous les papiers, paillons ou brimborions qu'il trouve, autre déguisement ! N'est ce pas là autant d'aveux de son
impuissance, de son manque de charme intrinsèque ? S'il valait quelque chose autrement que délayé dans du lait, de loin en loin, à la table matinale, le chocolat aurait-il ce recours désespéré à
tant de déguisements ?