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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « La Revue de Paris », paru en 1902

 

Lors de la fête celtique de Samhain, adoptée par les Gaulois et appelée plus tard Halloween, les morts recouvrent une liberté sans entrave. Le premier texte irlandais faisant mention précise d'un fantôme est un morceau intitulé « l'expédition de Néra » servant d'introduction à une épopée du Xe siècle, le Tain bo Cuailgne (enlèvement des vaches de Cuailgne), et qui se déroule précisément le soir de Samhain.

 

Fees.jpg« Dans la nuit qui précède la Toussaint, le roi Ailill et la reine Medb proposèrent un prix au guerrier qui serait assez hardi pour aller nouer d'un lien d'osier les pieds d'un captif, pendu de la veille. Néra, seul, accepta de braver les ténèbres et l'horreur d'une semblable nuit, que les démons ont coutume de choisir pour se montrer. Lorsqu'il eut atteint l'endroit, ce fut le pendu qui lui indiqua lui-même comment fixer le lien d'osier; après quoi, il lui demanda de le prendre sur son dos et de le mener boire. Néra le prit donc et le porta de seuil en seuil. Le mort ne voulait entrer que dans une maison où l'on n'aurait ni vidé les seaux ni couvert le feu. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait et qu'il eut fini de se désaltérer, il lança la dernière gorgée d'eau sur les hôtes de la maison, et, tout aussitôt, ceux-ci moururent. »

 

En Irlande, où la population celtique continue d'exister au Ier siècle de notre ère après la guerre des Gaules, la bean sidhe, cette mystérieuse annonciatrice du trépas, est indifféremment, selon les cas, une fée ou un fantôme, et les errantes des parents morts sont parfois assimilées à des nains qui courent les routes, la nuit, en faisant de la musique. Comme les fées, les défunts sont censés habiter des résidences souterraines : comme les fées, on les rencontre par les chemins, à cheval sur de fantastiques montures qui galopent à toute vitesse. Le fer, qui protège contre les fées, est aussi un préservatif contre les revenants.

 

Les jours consacrées aux fêtes des sidhe dans la mythologie irlandaise sont Belténé (le 1er mai) et Samhain (le 1er novembre), dates où les morts redeviennent leurs maîtres. La nuit du Samhain, ils participent aux réjouissances des fées, boivent du vin dans les coupes des fées, dansent sous la lune aux accords des instruments féeriques. Un homme que les fées avaient enlevé pour assister à leur partie de balle trouve chez elles sa sœur qu'il avait perdue trois années auparavant et obtient qu'elle lui soit rendue, vivante. La croyance selon laquelle la mort n'est réelle que pour les gens âgés implique que lorsqu'on disparaît de cette vie en pleine jeunesse, c'est qu'on a été ravi par les fées.

 

On retrouve cette croyance en Écosse, autre lieu de refuge des Celtes. Dans un conte recueilli par Campbell, une vieille femme, causant avec les fantômes de ses anciens maîtres, apprend de leur bouche que les sidhe viennent de s'emparer d'un jeune homme pleuré comme mort. Enfin, là où les deux catégories d'êtres ne sont pas entièrement confondues, et où ne s'est pas implantée l'idée chrétienne que les fées sont des démons, ces dernières passent pour la descendance des Tûatha Dê Danann qui, dans ces traditions plus récentes, sont authentiquement conçus comme des ancêtres morts, et non plus comme un peuple surnaturel.

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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « La Revue des journaux et des livres », paru en 1887

 

Il eût été bien étrange que l'homme, qui tire parti de tout, depuis les microbes jusqu'au soleil, ne songeât pas à utiliser le mystérieux phénomène de la phosphorescence. Les créoles de Cuba se servent, dit-on, en guise de veilleuse, d'une luciole indigène, sorte de ver luisant gigantesque, préalablement enfermée dans une lanterne à parois transparentes, de verre ou de papier mince. Telle a été, sans doute, la première appropriation industrielle de la phosphorescence. Mais ce n'était encore là que l'enfance de l'art.

 

Il a fallu bientôt faire mieux et davantage. On n'a pas tardé à s'apercevoir que, dans cet ordre d'idées comme dans les autres, il était beaucoup plus avantageux d'aider la nature que de s'en tenir à ses présents spontanés. Au lieu de prendre où ils se trouvent, dans le règne animal, le règne végétal ou le règne minéral, les objets ou les êtres doués d'une phosphorescence naturelle, on a créé de toutes pièces une phosphorescence artificielle, autrement intense et précieuse. On sait aujourd'hui, dans les laboratoires, par la combinaison d'un sulfure et d'une petite quantité d'eau avec un métal alcalin quelconque, le baryum, par exemple, le calcium, le strontium surtout, fabriquer des préparations étranges, qu'il suffit d'exposer à la lumière, même diffuse, lumière solaire, électrique ou autre, pour que, pendant un temps assez long, elles manifestent leur pouvoir éclairant. Ce sont ces préparations qui servent de base aux enduits lumineux.

 

Palais-Electricite.jpg

 

Elles n'étaient pas plutôt entrées dans le commerce à la fin du XIXe siècle, que l'idée venait d'en recouvrir les objets que l'on a besoin de discerner dans les ténèbres : bobèches, boîtes d'allumettes, numéros de maisons, boutons de portes, trous de serrures, cadrans de montres ou de pendules, seaux à incendie, etc. Mais tout cela était plutôt amusant que pratique. On avait des « articles de Paris », des jouets... d'adultes, de la bimbeloterie scientifique, – rien qui fût réellement d'utilité courante. Des audacieux voulurent lancer un journal imprimé en caractères phosphorescents : après une vogue d'une semaine, la tentative échoua piteusement. Elle ne répondait pas à un besoin effectif. Une expérience plus sérieuse a consisté à revêtir de vernis phosphorescent le plafond des wagons de chemins de fer : de cette façon, on obtient une clarté douce, suffisante pour lire la huit, sans le secours des affreux quinquets, clignotants et fumeux.

 

Voici qu'on parle de se servir des enduits phosphorescents à la guerre... Pas une découverte, si pacifique qu'elle paraisse, dont, les hommes de fer et de sang ne fassent immédiatement leur affaire !... Le cordon phosphorescent pour les travaux de nuit a été adopté par le génie britannique. Ce cordon peut servir, soit de tracé pour le contour des travaux à exécuter, soit de fil conducteur aux hommes de corvée, qui le déroulent en s'éloignant du camp et le relèvent en rentrant. Ce que c'est que le progrès, et comme la fable se métamorphose avec le temps : Voilà maintenant qu'Ariane s'est faite physicienne et chimiste !... Au grand profit, au surplus, de l'art de surprendre et de tuer le pauvre monde : pas besoin, en effet, d'être grand clerc en stratégie pour comprendre combien il importe parfois, en campagne, d'opérer par les nuits sombres sans déceler sa présence par le moindre rayon de lumière. Le vernis phosphorescent sert encore à la construction de compas de marine à cadran lumineux et de « lampes d'Aladin » pour l'inspection intérieure des chaudières des machines à vapeur.

 

Mais tout cela n'est rien à côté de séduisants et prestigieux projets. Il ne s'agirait de rien moins que de détrôner tous les systèmes d'éclairage généralement quelconques, depuis l'humble pétrole jusqu'à la superbe lumière électrique, pour les remplacer par l'emploi – en grand – des phosphores artificiels. On parle aux Etats-Unis de forcer tous les propriétaires à badigeonner leurs maisons avec le vernis phosphorescent. Les façades, éclairées pendant le jour par les rayons du soleil, emmagasineraient assez de puissance lumineuse pour dispenser les municipalités de faire des frais de becs de gaz, de bougies Jablochkoff, ou de brûleurs Edison !

 

Vous voyez d'ici l'avenir que ce projet nous réserve ? La machine à vapeur nous restitue déjà la force que le soleil a, pendant des siècles et des siècles, enfouie, sous forme de combustibles variés, dans les entrailles de la terre. L'enduit phosphorescent va mettre, par-dessus le marché, à notre disposition une partie de la lumière que l'astre répand si libéralement à travers les solitudes de l'espace !

 

Le projet – est-il besoin de le dire ? – est encore à l'étude. On a depuis bel âge, dans certaines villes américaines, réussi à rendre les affiches publiques lumineuses par le même procédé. C'est d'un excellent augure. Pourquoi n'utiliserait-on pas ce même phénomène de la phosphorescence pour faire à la coque de tous les navires, – hormis, toutefois, les torpilleurs, qui, pour leur besogne de destruction et de mort, ont besoin d'être vêtus de deuil –, paquebots, steamboats, etc., une sorte d'armure de lumière, comme la sélection naturelle en a mis une à ces poissons des gouffres sous-marins ? On éviterait ainsi bien des abordages, bien des catastrophes, sans compter que le pittoresque n'y perdrait rien...

 

Et songeons au féerique aspect que présenteront les cités du vingtième siècle, lorsqu'on se sera décidé à « allumer » non seulement les façades et les portes des maisons, les affiches, les enseignes et les bouches d'incendie, mais encore les parapets des ponts, les balustrades des quais, les bordures des trotloirs, les roues des voitures, les sabots des chevaux et les képis des sergents de ville ; quand nous aurons le cirage phosphorescent, la pommade Fiat lux et la poudre de riz lumineuse... Il est vrai que cela ne fera l'affaire ni des compagnies de gaz, ni des rôdeurs de nuit.

 

Illustration : Le Palais de l'Électricité lors de l'Exposition universelle de 1900 à Paris

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « Le Journal de la jeunesse. Nouveau recueil hebdomadaire illustré », paru en 1904

 

Au temps de Philippe-Auguste, en 1184, on avait commencé timidement à faire paver la ville, du moins certaines rues exceptionnelles, avec de petits carreaux de grès, dont le nom se retrouve dans une rue du centre de Paris. La grande ville était d'ailleurs bien petite à cette époque, car son enceinte ne renfermait que les quartiers de Saint-Jacques, de la Grève, de la Boucherie et de la Verrerie. En voyant les rues transformées si avantageusement, les habitants des voies pavées se réunirent en groupe pour louer des tombereaux qui reçurent mission d'enlever tous les jours les ordures ménagères, et de les transporter au pourtour de la ville, dans les champs.

 

Un certain gentilhomme, Girard de Gouet, qui devait être fort riche pour l'époque, donna à la ville de Paris dans le but de faciliter ce service de voirie et d'enlèvement des ordures. Mais il n'est pas probable que la générosité des particuliers eût pu continuer de suffire aux besoins de ce service ; et il arriva un moment où l'administration dut frapper chaque maison d'une taxe pour assurer l'entretien des rues et l'enlèvement des ordures.

 

Chifonniers.jpg

 

En 1539, François Ier modifia et améliora considérablement la situation. Précurseur du préfet Poubelle, qui, en 1884, eut l'honneur d'attacher son nom aux boîtes, métalliques ou non, que l'on dépose devant les maisons et qui sont destinées à recevoir les ordures en attendant le passage des « boueux », François Ier avait, par une ordonnance, décidé qu'on ferait usage de paniers dans lesquels les habitants devraient déposer les ordures, au lieu de les jeter purement et simplement dans la rue en attendant le passage des tombereaux.

 

L'ordonnance régla minutieusement les dimensions et les dispositions de ces tombereaux. Que l'on remarque bien que le souverain avait ordonné qu'ils fussent entièrement fermés. Il était spécifié que le service d'enlèvement se ferait, l'été, entre dix heures et onze heures du matin et entre trois heures et sept heures du soir, et à des heures un peu différentes pour la saison d'hiver.

 

Il est à remarquer que, vers le milieu du XIXe siècle, Paris se trouvait à cet égard fort en retard sur l'époque de François Ier. En 1853 par exemple, on autorisait le dépôt des ordures dans les rues de Paris à partir de quatre heures du matin, ces ordures étant déposées sur la chaussée ou même sur les trottoirs, sans le moindre panier ou la moindre boîte. En fait, dès neuf heures du soir on déposait les immondices. Aussi les Parisiens qui rentraient tard chez eux rencontraient des milliers de chiffonniers occupés toute la nuit à remuer et à éparpiller ces ordures ménagères, pour y trouver les détritus, débris et déchets dont ces intéressants industriels savaient tirer parti, quelque peu aux dépens de l'hygiène.

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « Bulletin de la Commission historique et archéologie de la Mayenne », paru en 1904

 

Au début du XXe siècle, le musée archéologique de Laval demande à la Commission historique et archéologique de la Mayenne d'identifier un curieux objet de sa collection. Sans être exceptionnel, ce dernier ne se rencontre pas très fréquemment. Il s'agit d'une fiole ou ampoule en terre cuite de forme ronde, aplatie, munie de deux anses qui se rattachent au goulot. Elle mesure 9,3 cm de hauteur et 6 cm de largeur.

 

Ampoule-Saint-MenasC'est une ampoule de saint Ménas, illustre martyr, qui succomba en Égypte vers la fin du IIIe siècle, pendant la persécution de Dioclétien, et dont le corps fut enterré dans une église près d'Alexandrie. Cet objet avait une fonction spécifique durant les premiers siècles du christianisme. Dès le IVe siècle, nous apprend Martigny dans son Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, l'usage s'était établi de transporter de Jérusalem, pour la satisfaction de la piété des fidèles, de l'huile bénite qui brûlait jour et nuit dans les lieux saints. Il en fut de même de l'huile – ces huiles étaient appelées Eulogies – des lampes des tombeaux des apôtres et des martyrs. Les papes en distribuaient aux fidèles, pour suppléer aux reliques des martyrs eux-mêmes, que, dans ces siècles de foi, on ne livrait qu'avec une extrême parcimonie.

 

Saint Grégoire de Tours relate plusieurs guérisons opérées par la vénération de l'huile prise au tombeau de saint Martin. Le pape et les évêques envoyaient ces huiles aux églises, aux souverains et aux personnes de distinction. Elles étaient renfermées dans des fioles ou ampoules de métal, comme les célèbres ampoules en plomb du trésor de Monza, ou dans des flacons de verre ou de terre cuite, classe à laquelle appartient le petit vase qui nous occupe. Il était destiné à contenir de l'huile du saint martyr Ménas dont le culte et les ampoules furent, autrefois, très répandus dans toutes les contrées d'Orient et même d'Occident.

 

L'ampoule de Laval examinée alors est en terre cuite, de couleur rougeâtre, d'une cuisson assez imparfaite. Elle avait été trouvée à Vienne, en Isère, et datait de la fin du VIe ou au commencement du VIIe siècle. Les anses en rendaient le maniement plus facile et au besoin permettaient d'attacher l'ampoule suspendue au cou pour la rapporter. Sur chaque face est un médaillon inscrit dans un cercle. Le dessin est assez fruste et incorrect. Au centre du médaillon est représenté saint Ménas, les bras étendus, dans l'attitude des orantes des catacombes. Il est vêtu d'une tunique courte, serrée autour des reins et descendant à peu près à la hauteur des genoux. Par dessus est jeté le pallium, dont on voit les plis à droite et à gauche du personnage.

 

De chaque côté de la tête, on aperçoit une petite croix grecque. Au-dessous des bras sont deux animaux assez difficiles à reconnaître. Cependant, en comparant à un dessin donné par Martigny dans son Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, on croit reconnaître le chameau. Il est, en effet, donné comme attribut à saint Ménas, parce qu'il vécut au désert. L'animal est disposé la tête en bas, les jambes repliées sous le poitrail. Une courbe prononcée indique sa bosse. L'animal placé à gauche du saint est à peu près reconnaissable ; l'autre est très mal venu, le cou est trop allongé ; néanmoins il s'agit encore, semble-t-il, d'un chameau.

 

Le musée royal d'antiquités de Bruxelles possède deux de ces petites ampoules. Sur la face de la première, on lit, autour d'une croix pattée, une inscription pouvant se traduire par Eulogie ou objet sanctifié de saint Ménas. Le revers de cette fiole et les deux faces de la seconde sont ornés de l'image de saint Ménas avec les accessoires que nous avons indiqués ci-dessus. Martigny a relevé la même inscription complète, sur une ampoule trouvée à Arles. Le même auteur reproduit une ampoule trouvée près d'Alexandrie, probablement sur l'emplacement même du sanctuaire de saint Ménas. Le personnage a pour attributs les deux chameaux assez nettement dessinés.

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « La Revue de poche », paru en 1867

 

Payez-vous ! dis-je au cocher qui me menait, en lui tendant une pièce d'or, et j'attendis qu'il me rendît la monnaie mais voilà que, tout à coup, cette action si simple avait fait naître dans mon esprit une question que je voulus résoudre. Aussitôt, donc, que j'en eus fini avec l'automédon, je sonnai et rentrai chez moi.

 

Payer.jpgVoyons, me dis-je, je viens de prononcer là un mot bien usuel, bien rebattu, et je ne me suis jamais demandé de m'en rendre compte. Payer ! Quelle peut être l'étymologie de ce verbe que nous disons tous ? Serait-ce donc un de ces mots qui ont tant changé en route, que l'on n'obtient qu'un éclat de rire du vulgaire quand on veut lui en dire les transformations ; et, suivant les savantes leçons que nous ont laissées Raynouard et ses disciples, je cherchais en latin un mot qui pût me rendre compte du verbe français que je voulais disséquer.

 

Après quelques minutes de recherches et de réflexions, j'arrivai à un résultat. Payer devrait venir de pagare si le mot existait, c'est de pacare qu'il vient; nous ne sommes donc pas très loin en français du mot original comme valeur de lettres, mais comme sens du mot, c'est autre chose. Pacare veut dire, en latin, apaiser, mot qui, lui-même, est dérivé du vocable que je viens de citer. Quel rapport pouvait-il donc exister entre ces deux significations de payer et d'apaiser ? L'histoire ne tarda pas à me l'expliquer.

 

Au temps primitif des Mérovingiens, une loi qui ne peut à présent nous paraître que bizarre régnait en France. C'est du wehrgeld que je veux parler ; cette coutume, germanique d'origine comme son nom et le peuple qui l'avait apportée en Gaule, consistait à rémunérer le plaignant de ses pertes ou de ses dommages par une juste indemnité. Mais, ce qui nous semblera plus étrange, c'est que non seulement on indemnisait celui à qui on avait fait un tort appréciable, mais que même on payait ainsi des crimes. Tout se réduisait en argent. Un tarif existait suivant lequel, chacun, d'après sa condition, pouvait se racheter d'un meurtre au plus juste prix. C'était tant pour un homme libre qui avait tué un serf, tant pour un homme libre qui avait tué son pair, tant pour un serf qui avait tué un homme au dessus de sa condition, et ainsi de suite.

 

Je sortirais de mon sujet si je traçais ici, d'une façon plus complète, ce taux des divers crimes. Tout le monde connaît le wehrgeld, et je ne fais pas un cours d'histoire. Il me suffit d'avoir pu tirer de ce que je viens de dire la raison normale du mot que je cherchais. Quand, par exemple, un homme avait blessé un autre homme, suivant la gravité de la blessure et la condition respective de l'un et de l'autre, il pouvait le pacare, pour employer le latin, en usage à cette époque ; vint enfin la langue vulgaire qui se forma comme elle put de ce latin qu'elle trouvait répandu généralement.

 

On traduisit par payer cette acception du mot apaiser, où la paix qu'on faisait consistait à donner de l'argent, pendant que l'autre dérivé de pacare continuait à vivre avec le sens restreint qu'avait primitivement le mot latin. De là à employer le nouveau mot dans le sens de donner de l'argent, même quand ce n'était pas à titre d'indemnité, il n'y eut qu'un pas, et ce pas on le fit si bien que maintenant, les deux mots, le latin père, et le français fils ont des sens absolument distincts. Et pourtant encore de nos jours, payer n'est-ce pas apaiser en bien des sens ? Apaiser des fureurs que l'on ne saurait vaincre autrement, des ambitions cachées, des prétentions justes même ! Les deux mots, si l'on y fait bien attention, ne sont-ils pas restés liés indissolublement ?

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « Le Petit Français illustré », paru en 1902

 

Qu'on se rassure, écrit Ch. Galbrun. Ceci n'est point une thèse, non plus que la traduction d'un chapitre d'Aristote. Le chapitre des chapeaux suffît à la gloire du célèbre philosophe et nous craindrions de perdre haleine dans notre péroraison, si nous voulions démontrer, avec preuves à l'appui, que la musique conserve leurs cheveux à ceux qui la pratiquent ou que la chevelure prédispose certains individus à l'exercice de musique.

 

beethoven.jpgNous désirons seulement rechercher si les musiciens figurent dans leurs portraits avec ou sans cheveux et s'il est raisonnable de continuer à croire qu'on doit fatalement écrire de la musique ou en exécuter parce qu'on est doté d'une chevelure absalonienne.

 

Cependant, notre tâche va se trouver abrégée, la musique étant un art essentiellement moderne. Il est bien certain qu'on a fait de la musique dès les âges les plus éloignés de nous et qu'Adam et Eve ont émis des sol et des sans s'en douter, comme M. Jourdain parlait en prose ; mais la musique, enrichie de toutes ses ressources, ne date guère que de deux siècles. Aux XVe et XVIe siècles, les compositeurs négligeaient de se faire « portraicturer » et les effigies des plus célèbres d'entre eux sont rares. Elles n'abondent qu'à partir du XVIIIe siècle, à l'époque où, malheureusement, il nous est impossible de poursuivre nos investigations.

 

Et pourquoi, direz-vous ? Parce que la perruque commence à apparaître dans la mode et que tous les musiciens dont les noms nous ont été conservés sont pourvus de cet encombrant ajustement. Comme nous ne voulons pas être dupes, nous abandonnerons les porteurs de perruques des siècles passés pour réserver notre attention aux compositeurs du XIXe siècle, et à ceux seulement qui ont déjà quitté celte vallée de larmes.

 

Schubert.jpgLe père de la musique moderne, le grand Beethoven, avait une chevelure magnifique, à vagues tumultueuses, à mèches ourlées et capricieuses qui donnaient à sa physionomie un caractère de puissance qui semble correspondre à son immense talent. Cimarosa, Dalayrac, Lesueur, étaient pourvus de belles chevelures, roulées ou frisées à la mode d'alors. Dans le beau portrait d'Ingres, du Musée du Louvre, Chérubini est représenté avec des cheveux d'un beau gris, naturellement bouclés ; Méhul, l'auteur de Joseph et du Chant du départ, a le visage orné de longues « anglaises » qui encadrent joliment ses traits.

 

Spontini et Boïeldieu, même dans leur vieillesse, sont copieusement doués au point de vue capillaire. Auber a dû avoir des cheveux dans sa jeunesse, mais les dernières effigies qu'on a conservées de lui le représentent avec un petit « toupet » qui pourrait bien cacher quelque subterfuge de coquetterie. Weber, au front tragique, à l'allure si romantique, devait porter les cheveux longs, mais, à la manière dont il les disposait, je crois deviner des éclaircies au sommet du crâne. Arrêtons-nous ici. Voilà un chauve ! C'est Hérold qui, quoique mort très jeune, ne devait posséder que juste ce qu'il convenait de cheveux pour laisser croire que la nature ne l'avait pas complètement oublié.

 

Schumann, Rossini, Meyerbeer, étaient chevelus ; Schubert avait les cheveux drus et frisés et je m'imagine volontiers, en examinant son portrait, qu'il devait les avoir durs et rebelles. Donizetti, Halévy, Bellini étaient chevelus. Berlioz portail une des chevelures les plus caractéristiques qu'on pût voir ; elle avait l'apparence, tantôt d'un roc inaccessible, tantôt d'une vague furieuse, suivant que la tète était relevée ou baissée. Mendelssohn, Félicien David, Listz, avaient de beaux cheveux, Listz surtout, qui les a conservés jusque dans sa vieillesse. Wagner avait adopté une coiffure qui accentuait la carrure de sa tête ; les toques de velours qu'il portait volontiers en dissimulaient une partie.

 

Ambroise Thomas était toujours « mal peigné ». Une personne qui le connaissait de longue date disait de lui qu'il se « peignait avec un clou ». Je n'en crois rien, mais les apparences sont conformes à cette allégation, car Ambroise Thomas avait le chef recouvert d'une toison quelque peu en broussailles. Même dans sa vieillesse, Verdi avait conservé ses cheveux. Une calvitie légère avait atteint Gounod, mais il a gardé, pendant toute sa vie, une chevelure très souple qui s'harmonisait complètement avec la douceur de ses yeux et la finesse de sa barbe. Victor Massé était chauve. Bizet, par contre, avait de très beaux cheveux et en grande abondance.

 

En résumé, les compositeurs dépourvus de cheveux sont très rares, nous avons pu en citer deux seulement : Hérold et Victor Massé. C'est peu ! Décidément, la musique est la meilleure des lotions capillaires !

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « Histoire physiologique et anecdotique des chiens de toutes les races », paru en 1867

 

Pendant la guerre d'Italie qui se termina à Solférino et à Villafranca, assistant le 24 juin 1859 à la victoire de l'armée française de Napoléon III alliée à l'armée sarde sur l'armée autrichienne de l'empereur François-Joseph, le 3e régiment de zouaves – unité d’infanterie appartenant à l'Armée d'Afrique qui dépendait de l’armée de terre française – s'embarqua à Alger pour Gênes ; mais une difficulté se présentait : défense formelle avait été faite d'admettre des chiens à bord ; la désolation était au camp des zouaves qui tenaient à leurs caniches.

 

Zouaves.jpgIl était difficile de tromper la surveillance de l'intendant. On sait que pour gagner le navire, chaque soldat défile sur une planche, à l'appel de son nom ; il est presque impossible d'arriver à bord subrepticement ; néanmoins on trouva un moyen de passer les chiens, ce qui n'était pas chose facile.

 

Les tambours démontèrent leurs caisses et y cachèrent les meilleures bêtes des bataillons et les moins grasses, bien entendu. Toutou, vu ses services et sa petite taille, était du nombre. Ces pauvres animaux se pelotonnaient et prenaient respiration par le trou de cordes de la peau d'âne.

 

Le régiment se mit en marche ; selon la coutume, on défilait sans musique. Pour les embarquements, on va un peu à la débandade, et chaque tambour ou clairon, au lieu de se trouver en tête, prend rang dans sa compagnie pour les appels du bord. Mais le colonel voulut saluer par une dernière fanfare cette terre d'Afrique que l'on allait quitter.

 

Ordre est donné aux clairons et tambours de prendre la tête de la colonne et de jouer un air entraînant. On peut juger de la figure des tambours, qui avaient tous un chien dans leur caisse. Les clairons jouent tous seuls ; le colonel s'étonne et exige que les ra et les fla accompagnent la sonnerie ; mais les tambours ne remuent pas leurs baguettes. Le colonel se fâche, il faut s'exécuter.

 

Une nombreuse population saluait les zouaves de ses vivats. – Vivat ! un vrai salut de circonstance pour des hommes qui vont affronter la mort !

 

Le tambour-maître, qui a vu le colonel froncer le sourcil, comprend qu'il n'y a plus à plaisanter ; le signal est donné et le tambours battent à coup redoublés. Mais, ô surprise ! Au milieu des roulements cadencés, d'effroyables clameurs se font entendre ; des chiens hurlent avec rage. On regarde partout, on ne voit rien. Les tambours une lois lancés ne s'arrêtent pas ; plus les aboiements redoublent, plus ils frappent ; c'est un tapage infernal.

 

Chacun cherche les chiens qui causent ce sabbat ; nul ne les aperçoit. Enfin, à la stupéfaction générale, un épagneul tombe du fond d'une caisse, roule à terre, se relève et s'enfuit à toutes jambes ; le pauvre diable, affolé de terreur, avait crevé la peau de timbre avec ses pattes pour s'échapper. Et les spectateurs de rire à se tordre !

 

Les officiers comprirent ce qui s'était passé ; ils firent semblant de n'avoir rien vu ni entendu. Les tambours cessèrent de battre et l'on arriva sur les quais. Mais le bruit de la farce qui s'était jouée avait précédé l'arrivée des bataillons ; les contrôleurs étaient prévenus. Donc, quand un tambour se présentait, il devait frapper sur sa caisse ; si un aboiement éclatait, le chien marron était tiré de sa prison et chassé à terre. Un seul fut embarqué: Toutou ! Toutou qui ne broncha pas ; Toutou qui ne souffla pas ; Toutou qui s'était tenu coi !

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « La Croix » du 29 janvier 1901, « La Presse » du 29 janvier 1901 et « Le Tam-Tam » du 10 février 1901

 

Le numéro du 29 janvier 1901 du journal La Croix nous apprend que Mgr Henri-Louis Chapon, évêque de Nice depuis 1896, refuse la croix de chevalier de la Légion d'honneur que M. Waldeck-Rousseau [Président du Conseil] lui avait accordée, et affirme livrer dans ses colonnes, d'après son correspondant de Nice, « la lettre aussi digne que modérée qu'il adresse à M. le président du Conseil » :

 

Legion-Honneur.jpg« Monsieur le ministre,

 

J'apprends par l'Officiel que je suis nommé chevalier de la Légion d'honneur. Tout en vous remerciant de vos intentions bienveillantes à mon égard, je dois vous déclarer qu'il m'est impossible, dans les circonstances actuelles, d'accepter cet honneur.

 

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute et respectueuse considération. »

 

De son côté, La Presse, dans son numéro paru le même jour, rapporte :

 

Le gouvernement, qui n'a rien à répondre à la lettre de Mgr Chapon lui refusant d'accepter la Légion d'honneur, le gouvernement plaide à côté. Il affirme que Mgr Chapon avait sollicité la décoration, qu'il l'avait dit récemment encore à M. Granet, son préfet. Les officieux vont jusqu'à dire que la lettre de l'évêque de Nice refusant la croix n'est pas parvenue au ministère.

 

Et après ?... Cette lettre existe, et a été publiée, il est inutile d'épiloguer là-dessus. Si elle n'est pas arrivée, c'est que M. Millerand [alors ministre du Commerce et de l'Industrie] pratique, même vis-à-vis de son collègue Waldeck, les manœuvres du cabinet noir !...

 

A la Légion d'honneur, on nous déclare que, si le gouvernement s'est passé, pour décorer l'évêque de Nice, d'une demande préalable de ce dernier, c'est que celui-ci, étant fonctionnaire, n'avait pas à solliciter la croix.

 

Quelques jours plus tard, le journal satirique Le Tam-Tam, dans son numéro du 10 février 1901, raille le gouvernement et livre la lettre croustillante que l'évêque avait fait parvenir au ministre :

 

Le gouvernement, ayant éprouvé le besoin de décorer un évêque, sans doute pour récompenser le clergé des éminents services qu'il rend à Marianne et des feux dont il brûle pour ses beaux yeux, a choisi l'évêque de Nice pour orner sa poitrine de l'étoile des braves. Or, il faut convenir que notre perspicace ministre a eu la main malheureuse. Car ledit évêque, qui répond au nom de Chapon, a refusé la faveur grande. Il a accompagné son refus d'une petite lettre écrite avec de la bonne encre.

 

Le poulet de Mgr Chapon ayant fait le tour de la Bresse, nous ne pouvons résister au plaisir de lui donner à notre tour son vol dans nos colonnes. Voici le volatile exact que nos grands confrères ont mutilé avec leur mauvaise foi accoutumée :

 

« Monsieur le ministre,

 

Il est du plus mauvais goût, sous prétexte que je m'appelle Chapon, de vouloir me soumettre au supplice de la brochette... décorative.

 

D'abord, la meilleure preuve que je ne suis pas aussi... neutralisé que mon nom semble l'indiquer, c'est que j'ai pris carrément mon parti.

 

Gardez votre ruban.

 

D'abord, il est rouge, et dans notre profession nous sommes un peu comme les taureaux ; le rouge nous fait loucher, à moins qu'il ne serve à teindre notre chapeau.

 

Je vous retourne votre croix en colis postal : celle du calvaire me suffit.

 

Tout Chapon que je suis, ce n'est pas avec cela que vous me farcirez.

 

Agréez mes salutations distinguées. »

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 18:00

D'après « Le Pêle-Mêle », paru en décembre 1928

 

Le poulet Marengo, qui porte un si beau nom, appartient à l'histoire. Il est né dans le fracas de la mitraille, le vent de la victoire a attisé les flammes qui le faisaient cuire... lit c'est- tout- un chapitre d'épopée qu'il évoque... C'était au soir du 14 juin 1800... Des charges héroïques avaient précipité la déroute de l'année autrichienne... La victoire était, acquise mais attristée par la mort du brave Desaix, tué au cours de la charge qui avait précisément décidé du gain de la bataille.

 

Poulet-Marengo.jpgBonaparte, qui réunit alors ses généraux et ordonna qu'on servît le repas, était un homme qui ne savait pas attendre. Il mangeait quand il avait faim, avec gloutonnerie. Il y avait toujours un en-cas de prêt dans sa chaise de poste. « Napoléon était irrégulier dans ses repas, nous dit Brillat-Savarin. Il mangeait vite et mal. Mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue qu'il mettait à tout. Dès que l'appétit se faisait sentir, il fallait qu'il fût satisfait, et son service était monté de manière qu'en tout lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café. »

 

Ce jour-là, il était difficile de satisfaire comme à l'habitude ce conquérant impatient. Les voitures de provisions étaient restées en panne. Et seul un fourgon où se trouvait Dunan, le cuisinier de Bonaparte, était parvenu à l'endroit où l'état-major se trouvait réuni. Mais Dunan était un homme de ressource, qui savait, lui aussi, à sa manière, gagner des batailles. Il aperçoit au loin une ferme dont la toiture de chaume achevait de se consumer. Qui sait ? On y trouverait peut-être encore quelques poulets... Il dépêche deux cavaliers qui ramènent trois ou quatre poulets. Un jardin voisin fournit des tomates et de l'ail : il n'y avait d'ailleurs pas autre chose. Il restait une fiasque d'huile dans le fourgon et du cognac.

 

En un tournemain, les poulets sont plumés, apprêtés. On se sert d'un sabre pour les découper. Les morceaux sont jetés dans l'huile où ils rissolent-en plein air, l'ail est broyé entre deux pierres – l'ail particulièrement cher aux guerriers et dont les athlètes des Jeux Olympiques de la Grèce faisaient une si grande consommation. Un jet de cognac pour relever la sauce, et les poulets sont prêts.

 

Ils furent trouvés délicieux par ces guerriers affamés. Voilà comment se créent les plats nouveaux – si tant est qu'il y ait des plats nouveaux... Depuis, on a perfectionné la recette du poulet Marengo ; on y ajoute des truffes, des écrevisses, des oeufs frits. Le fin du fin serait de le faire apporter par un chef costumé en houzard du Consulat, tout noir de poudre... Mais, pour savourer comme il convient un poulet Marengo, l'essentiel c'est d'avoir l'appétit des vainqueurs de la célèbre bataille piémontaise... Une bonne marche d'une quinzaine de kilomètres, à travers la campagne, remplira pacifiquement et hygiéniquement cet office...

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:38

D'après « Journal amusant », paru en 1908

 

L'expérience permet de formuler cette loi : la supériorité relative des espèces animales s'établit selon le plus ou moins de résistance de chacune d'elles aux auditions de phonographe. Corollairement, les individus d'une même espèce se classent entre eux selon leur plus ou moins d'endurance individuelle à ces auditions.

 

Phonographe.jpgDes preuves ? En voilà. L'homme, n'est-ce pas ? est incontestablement le roi des animaux (c'est seulement par jeu qu'un fabuliste, d'ailleurs décédé, a donné ce titre au lion). Eh bien ! L'homme est le seul animal – je fournirai tout à l'heure des exemples – qui supporte sans témoigner d'ahurissement, de tristesse ou de fureur les nasillements de l'appareil inventé par Edison. De même, les Parisiens, n'est-ce pas ? sont incontestablement les plus remarquables des hommes. Eh bien ! on supporte mieux le phonographe, à Paris, où il sévit librement, de jour et de nuit, sur tous les boulevards, et à tous les étages de toutes les maisons, depuis la loge du concierge jusqu'aux chambres de bonnes, qu'on ne le supporte à Nantes, par exemple, où l'édilité dut prescrire des mesures pour enrayer les abus commis par les amateurs d'exécutions phonographiques.

 

J'ai promis des exemples attestant la moindre patience des autres animaux à l'égard de ce redoutable instrument. Je n'ai qu'une parole : voici ces exemples. Ils me sont fournis par MM. Trouëssard, chef de laboratoire au Muséum, et par M. Sauvinet, directeur de la ménagerie. On commença par les otaries ; une valse lente fut phonographiée auprès du bassin où elles évoluent avec quelle grâce, vous le savez ! L'effet fut beaucoup moins lent que la valse : dès les premières notes, les phoques, courroucés, plongèrent et, envoyant des paquets d'eau sale dont les spectateurs furent copieusement inondés, signifièrent avec une indéniable netteté qu'ils jugeaient détestables ces... phocalises.

 

L'éléphant, bien que, par une délicate attention, on l'eût voulu régaler d'un air de trompe, accueillit par des barrissements de colère ces accents cynégétiques. On dut interrompre promptement l'expérience, car le pachyderme menaçait de faire un malheur, se jugeant sans doute dans le cas de légitime... défense.

 

On crut faire plaisir au chameau en lui faisant jouer par le phonographe une danse du ventre avec accompagnement de tambourin : on ne réussit qu'à l'ahurir ; de longs filaments visqueux coulèrent de son mufle : cette bête en bavait !

 

La gazelle fut tellement stupéfaite qu'elle se mit à exécuter des sauts de mouton, qui n'étaient pas de son emploi. Quant aux moutons eux-mêmes, ils faillirent, à l'audition de II pleut, il pleut, bergère, devenir enragés.

 

Cacatoès, aras, perroquets, ne voulurent rien entendre et couvrirent de clameurs assourdissantes la voix de la concurrence mécanique. Les oiseaux de la grande volière dédaignèrent un solo de flûte, encore qu'on les eût prévenus que ce morceau avait été « enregistré » par un musicien de la Garde Républicaine. Les hérons parurent consternés, et les flamants furent tellement interdits qu'ils en perdirent leur accent belge. Les pélicans prirent mal la chose ; ils secouèrent leurs becs sur leurs goitres hideux, puis firent de ces mêmes becs un usage bien fâcheux pour les mollets de l'opérateur. Le cerf, enfin, témoigna d un mépris attristé pour l'hallali que lui corna le phonographe : il en considéra le pavillon, en indiquant, par toute son attitude, que ce pavillon couvrait une détestable marchandise...

 

Et je ne dis rien, par pudeur, des manifestations significatives par lesquelles la plupart de ces animaux montrèrent avec évidence que toutes ces musiques agissaient sur leur organisme à la façon des plus violents purgatifs !...

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